Source: http://grenoble.indymedia.org/index.php?page=article&filtre=1&droiteA=1&numpageA=1&id=5974
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Inquiétude, colère, indignation d’une enseignante grenobloise
Depuis plusieurs jours, je voulais écrire quelques mots et pourtant j’hésitais, ne sachant comment exprimer ma colère de la manière la plus juste et la plus forte. Alors pardonnez ma maladresse, mais ça y est, je me lance !
Je suis enseignante à l’Université Stendhal, fonctionnaire agrégée détachée de l’Éducation Nationale pour être ATER, je suis donc également étudiante puisque doctorante. J’adore mon métier, je ne peux envisager de faire de la recherche sans enseigner, ni d’enseigner sans faire de la recherche. Et c’est par respect pour mon métier, pour les étudiants que j’ai en face de moi plusieurs heures par semaine que je voudrais aujourd’hui faire quelques remarques diverses quant au mouvement universitaire actuel, remarques désordonnées, éparses, mais sincères.
Je fais partie des enseignants mobilisés contre la LRU, je vais aux réunions, aux diverses assemblées générales étudiantes et enseignantes. Cette semaine, j’ai proposé aux étudiants, lors de chaque cours, une discussion sur le mouvement actuel, je leur ai donné des éléments d’information sur la LRU, les débats ont été mouvementés, longs et salutaires. Nous avons parlé bien sûr de la LRU et de ses conséquences sur l’Université, mais nous avons aussi largement évoqué les graves menaces qui pèsent sur le service public en général, sur la sécurité sociale, sur le principe de solidarité entre les générations (risque de disparition des retraites par répartition)… Chacun a pu voir que tout est lié bien évidemment, le MEDEF étant au pouvoir, on ne peut guère s’attendre à autre chose de la part du gouvernement.
La LRU participe de cette logique ultralibérale qu’il faut combattre, même si c’est peut-être une utopie. L’économie de marché capitaliste n’est pas une fatalité contrairement à ce que l’on nous fait croire, il existe des solutions pour que les gens vivent mieux, ensemble. Une politique fiscale bien différente permettrait déjà de régler bien des problèmes. Le combat contre la LRU est un combat « politique » dans le sens noble du terme, et il faut le crier haut et fort. Il est urgent d’exprimer notre refus d’une loi qui annonce clairement une université à l’américaine, une université à plusieurs vitesses, une précarisation encore plus grande des statuts (dont celui de l’enseignant-chercheur), une privatisation générale de l’enseignement et de la recherche…
Que vont devenir nos filières en sciences humaines et sociales ? Et que vont devenir aussi les filières en sciences “dures” (pensons au financement des laboratoires par projets, etc.) ?
Je voudrais juste rafraîchir la mémoire de certains en citant des propos tenus par Sarkozy lors de sa campagne électrorale. Ainsi, dans le journal gratuit 20 minutes du 16 avril, figurait une interview de ce dernier. Entre autres sujets, il y parlait de l’université et prenait pour exemple de filière inutile, et qui ne devrait plus être prise en charge par les fonds publics, l’enseignement de la “littérature ancienne” :
” —Vous vous fixez comme objectif de ne laisser aucun enfant sortir du système scolaire sans qualifications. Comment comptez-vous parvenir à cet objectif ?
—Par exemple dans les universités, chacun choisira sa filière, mais l’Etat n’est pas obligé de financer les filières qui conduisent au chômage. L’Etat financera davantage de places dans les filières qui proposent des emplois, que dans des filières où on a 5000 étudiants pour 250 places.
—Si je veux faire littérature ancienne, je devrais financer mes études ?
—Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable mais l’Etat doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. ” (source : http://www.20minutes.fr/article/151848/20070416-France-Le-Pen-ne-m-interesse-pas-son-electorat-si.php).
Je citerai ensuite en réaction à ses propos, quelques phrases d’un communiqué de la Maison des Écrivains qui me semblent tout à fait justes : “Ne prenons pas à la légère ces déclarations du candidat de l’UMP. Pour lui, l’Etat n’a pas à assumer le prix de la culture. Son jugement sur le ” plaisir de la connaissance “, opposé à l’utilité ou à la rentabilité érigées en principe politique, manifeste une ignorance et un mépris dangereux qui menacent le socle de toute société démocratique. Il avertit les artistes et les penseurs, nous écrivains, en particulier, du sort qu’il réserve à la culture, la littérature au premier chef, et à leur transmission par l’Education nationale. ” (source: communiqué de la Maison des Écrivains du 26 avril 2007).
Voilà, nous étions prévenus, et nous avons eu la LRU.
De plus, en accompagnement de la LRU, voyons déjà le pseudo “plan licence” présenté hier par V. Pécresse et qui suscite le même genre d’inquiétudes amplement justifiées.
Mais Sarkozy n’en restera pas là. Que vont devenir les concours publics de l’enseignement ? Quelle école va-t-on avoir pour nos enfants (suppression de postes, d’heures, installation définitive en 2010 du fichier électronique “Base élèves”…) ?… Et, je n’évoque ici que l’enseignement, car si je me mets à penser à tout le reste (en vrac : sécurité sociale, “travailler plus pour penser moins”, réduction des postes de la fonction publique, politique fiscale en faveur des plus aisés, précarisation des emplois, esclavagisme moderne, privatisation d’EDF-GDF, expulsion inhumaine des sans-papiers, coup de fil à Poutine, manipulation berlusconienne des médias etc. etc. etc.), je vous lasserai ici de mes questions inquiètes, très inquiètes.
Revenons donc plus particulièrement à ce qu’il se passe actuellement sur le campus grenoblois. Je voudrais tout d’abord expliquer aux collègues ou aux étudiants qui me jugent peut-être irresponsable de voter chaque semaine pour le blocage (je rappelle, par ailleurs, que je suis étudiante aussi) que je mesure chacun de mes actes et que je le fais en connaissance de cause. Je respecte les étudiants qui viennent m’exprimer leur détresse lorsque la fac est bloquée, je respecte mes collègues enseignants et administratifs qui s’inquiètent du bon déroulement des examens, etc. Je comprends tous ceux qui disent que le blocage n’est sûrement aujourd’hui plus la meilleure solution, peut-être ont-ils raison ?
Beaucoup, à Stendhal, pensent que cela crée des tensions qui nuisent finalement au mouvement, qui divisent les étudiants et les personnels… peut-être… sûrement… Mais ne pensez-vous pas que si les personnels étaient davantage mobilisés, le blocage serait peut-être moins nécessaire ? Il me semble que tant que ce n’est pas le cas, bloquer la fac permet ces temps de discussion si importants entre les différents acteurs de l’Université. C’est un moyen d’action qui peut paraître, certes, radical, mais qui exprime une colère plus que légitime. Je crains que débloquer la fac soit synomyme de course à l’organisation des examens, reprise du train train quotidien, repli sur soi, oubli des vrais questions, et mise en place réelle et rapide de la LRU.
Par ailleurs, si je puis me permettre, je ne comprends pas que le vote de l’AG étudiante de ce mercredi ne soit pas respectée de tous. Je suis témoin : l’AG de ce mercredi avait bien été annoncée la semaine précédente, juste avant, puis juste après le vote du déblocage. La démocratie a lieu en assemblée générale, ouverte à tous et à tous les points de vue.
Si les cours reprennent, comme c’est le cas maintenant à Grenoble, alors, c’est aux enseignants de prendre activement le relais : informons nos étudiants de la gravité de la situation, débrayons les amphis, continuons plus que jamais, avec les étudiants, l’Université Populaire. J’ose penser que le mieux serait bien sûr que nationalement, les enseignants-chercheurs se mettent en grève illimitée pour exiger l’abrogation de la LRU, loi qui atteint leur statut, leur fonction, leur métier, leur outil de travail, de pensée.
On me dit que je suis trop radicale… peut-être, mais je l’assume, car:
- je veux continuer à faire de la recherche dans mon domaine (les sciences humaines et sociales),
- je veux continuer à enseigner avec passion et plaisir sans être payée “au mérite”,
- je veux que l’Université forme des citoyens capables de penser, de réfléchir, de décoder le discours des médias et des politiques.
- Je veux me battre pour défendre la mission de service public que j’ai choisie, en passant le concours de l’Agrégation, et qui est la mienne aujourd’hui.
Enfin, je ne peux terminer ce petit texte sans dénoncer et condamner le recours aux forces de l’ordre contre les étudiants sur le campus grenoblois, comme sur de nombreux campus en France. Je suis en colère et indignée par ce recours à la violence systématique. On vient ensuite nous parler de démocratie… Mais la démocratie c’est aussi d’avoir la possibilité de dire “non” n’est-ce pas ?
Nous, personnels, devons prendre position clairement, fermement contre les présidents d’Université qui n’hésitent plus à appeler les CRS afin que les cours puissent avoir lieu. Comment accepter de dispenser nos enseignements dans ces conditions ? Comment certains enseignants de l’IEP ont pu faire cours, ce fameux “jeudi noir”, entrant dans leur bâtiment entre deux lignes de CRS ? C’est notre devoir d’enseignant de refuser cela. Comment ne rien dire lorsqu’on apprend l’intervention de la BAC à la Bibliothèque Universitaire ? Je m’insurge contre la diabolisation des étudiants engagés de la part des politiques et des médias, je m’insurge contre le recours à la répression. Je refuse de vivre dans un Etat-policier.
Nous devons, personnels des universités et étudiants, nous préparer à un mouvement sur la durée, nous devons réfléchir à des actions communes pour que le mouvement s’amplifie et espérer que le gouvernement fléchisse. Face aux méthodes thatcheristes de nos gouvernants, il faut bien sûr s’attendre à une lutte longue et difficile. Mais pensons à ce qui nous attend si nous ne faisons rien !
Dans un peu plus d’une semaine, le campus sera vide pour cause de “trêve des confiseurs”. Sachons profiter de cette trêve pour nous reposer un peu, pour informer les personnes extérieures à l’Université de ce qu’il se passe, pour lire, écrire… Continuons à réfléchir et surtout, prenons des forces, car l’année 2008 sera rude et difficile. Surtout ne baissons pas les bras ! Allez, courage à tous !
A.
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A voir:
- http://paris.indymedia.org/article.php3?id_article=90400&id_mot=13 (” la Stratégie de Lisbonne, arrêtée au conseil européen de Lisbonne en mars 2000, vise à faire de l’union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010 ». (en clair, rattraper un soit-disant “retard” sur les Etats-unis et le Japon..) notamment « par l’accélération des réformes structurelles pour renforcer la compétitivité et l’innovation, et par l’achèvement du marché intérieur ». (en clair, cela inclut explicitement la libéralisation et la mise en concurrence brutales des universités d’Europe..) pour plus d’informations, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Strat%C3%A9gie_de_Lisbonne
tout est donc clair, là, écrit noir sur blanc : nous sommes tous, étudiants de l’union européenne, logés à la même enseigne ; celle de la Stratégie de Lisbonne. mais puisque nous voilà désormais dans la même galère, pourquoi ne pas nous soutenir mutuellement, du Portugal à la Pologne, et de la Finlande à la Grèce.. ? des initiatives locales, des noyaux de luttes existent dans chaque université d’Europe ; pourquoi ne pas tous nous soutenir mutuellement, dès que c’est rendu possible ? l’Europe, c’est nous..et nous devrions nous atteler à ce travail de soutien, dans toutes les langues, et même au sein de cette gigantesque tour de babel.. mais en attendant, une coordination nationale est en train d’avoir lieu à Lille, pendant qu’une autre a précisément lieu à Berlin.. il serait assez novateur, assez “révolutionnaire” que le mouvement étudiant français soutienne le mouvement étudiant allemand, et le mouvement allemand, celui de France..”)
Sources d’informations
- Fil RSS: http://eurowiki.com/lru/index.php?title=Special:Recentchanges&feed=rss&feed=rss
- http://eurowiki.com/lru/index.php (“Nous lançons un appel pour communiquer l’existence de ce site au sein des comités des universités. Nous avons besoin d’au moins un contact local par université ou ville pour qu’il puisse tenir à jour les infos locales“)
- Fil RSS: http://universitesgrenoblelru.wordpress.com/feed/
























